Depuis la fin de la guerre, le narratif de la Shoah a surtout mis en avant les faits de résistance armée, et donné la priorité à celles et ceux qui mirent en cause l'existence ou l'omniscience divine. Que peut-on en effet opposer à quelqu'un qui a perdu sa famille dans la Shoah, et qui se révolte contre Dieu ou nie carrément son existence? Comment juger ces millions de personnes élevées dans un Judaïsme orthodoxe, dans lequel D-ieu était présent à chaque instant, et dont la foi se trouva soudain face à un gouffre sans fond. A cela, Elie Wiesel répond à cela que "le Juif a le droit de poser des questions à D-ieu et même de se révolter contre Lui. Mais si l'on peut être contre Lui, on ne peut cependant être sans Lui"
Depuis un certain nombre d'années, de plus en plus de témoignages et d'ouvrages viennent nous éclairer sur un pan entier et oublié de la Shoah: la résistance spirituelle. Du fond de l'abîme, grands Rabbanim ou simples Juifs se distinguèrent par leur force spirituelle inébranlable qui leur permit de rester non seulement hommes, non seulement Juifs, mais également Juifs croyants et pratiquants, dans la mesure de leurs faibles possibilités. Les récits sont innombrables quant aux Juifs qui s'abstinrent de manger leurs quelques grammes quotidien de pain pendant Pessah', qui se réunirent en cachette au risque d'être pris, pour sonner le Shofar, qui cherchèrent ce qu'ils pouvaient pour allumer deux bougies à l'entrée du Chabbat, allumèrent les bougies de Hanoucca ou comble de tout, qui renoncèrent à leur maigre ration le jour de Kippour. Là où les nazis voulaient transformer l'humain en animal, nombreux sont ceux qui réussirent à conserver envers et contre tout "Tselem Enosh", "Une image humaine", et au-delà, un lien indéfectible avec le Très Haut et Sa Thora.
Le Rav Skolsky interrogé hier sur les ondes de radio Kol Haï, expliquait que "pour beaucoup de Juifs élevés dans le monde de la Thora, le combat des Nazis contre les Juifs avait pris l'aspect de la guerre d'extermination physique, mais ce que les Nazis visaient – et les écrits d'Hitler le confirment – c'était l'éradication de l'identité et de l'âme d'Israël." Résister spirituellement signifiait alors vaincre la Bête. C'est là que prennent toute leur ampleur les multiples cas de résistance spirituelle. Un Juif qui mettait ses tefilines, ou une femme qui allumait les lumières du Chabbat, furent autant de victoires sur l'idéologie et les intentions nazies. Un rescapé racontait hier sa "joie" du fait que les nazis l'avaient affecté à un travail, certes dur, mais qui ne lui "faisait transgresser le Chabbat que sur des lois d'origine rabbinique et non sur des interdits thoraïques". Voilà la grandeur du Juif: placé dans des conditions innommables, au lieu de céder aux lois de la jungle, il est encore capable de renoncer à ses besoins primaux au profit d'une élévation spirituelle ou morale.
Tous les témoignages et récits ont été recueillis dans des ouvrages ou des fondations dont le but est de préserver cette facette particulière de la Shoah. C'est le cas – parmi beaucoup d'autres - de "Shem Olam" ("Un nom pour l'éternité"), situé à Kfar Haroeh. Cet institut qui existe depuis une dizaine d'années, recueille tous les témoignages en ce domaine, ainsi que des objets de culte retrouvés dans les communautés, et les transforme en outil pédagogique à l'usage du public et surtout des jeunes générations.
Parmi les documents les plus émouvants, un contrat de vente du hamets dans le Ghetto de Varsovie de 1942, qui comprend toute une liste de noms, adresses, et même le détail sur le hamets possédé par ces familles disparues.
Pour le Rav Avraham Krieger, directeur de "Shem Olam", ces témoignages sont très importants pour les jeunes générations aujourd'hui en Israël, car cela leur montre à quel point des personnes ont lutté pour rester juives et pour préserver un minimum d'identité dans des conditions inhumaines".
www.shemolam.org.il