En commentant sa défaite contre Binyamin Netanyahou aux élections de 1999, Shimon Pérès avait eu cette petite phrase dépitée: "Les Juifs on gagné, et les Israéliens ont perdu!". Il y avait dans cette réflexion toute la problématique qui agite la société israélienne au fur et à mesure que passent les années: sommes-nous revenus sur cette bande de terre pour créer un pays "comme les autres", ou sommes-nous porteurs d'un projet collectif de société juive? Et selon le point de vue dans lequel on se place, les implications sont énormes, tant sur le plan de la coexistence au sein de la société qu'au niveau de la politique internationale.
Certains se posent la question depuis longtemps, et répondent dans un sens ou dans l'autre. D'autres ont éludé le problème jusqu'à ce que de fortes revendications identitaires se fassent jour: celles des Arabes israéliens, et leur remise en question de l'État juif, et celles du monde orthodoxe qui réclame l'instauration au pas de charge de la Thora comme constitution de l'État. Ces symptômes ont éveillé en eux un questionnement...bien juif!
A l'occasion du 60e anniversaire de l'État d'Israël, l'Institut Israélien pour la Démocratie a fait réaliser un sondage pour voir où se situent les citoyens israéliens sur ce point. A la question globale de l'identité primordiale, 47% des personnes interrogées se reconnaissent d'abord comme "juives", et 39% "comme "israéliennes". Les priorités sont bien évidemment fonction du degré de religiosité, mais on note que parmi la population laïque, ils sont tout de même 34% à se définir comme "juifs" avant tout, et par ailleurs, dans le "centre", qui ne se définit ni comme religieux ni comme laïc, une bonne majorité (55% contre 35%) met l'accent sur son appartenance au peuple juif.
Dans la population arabe israélienne, une immense majorité se considère comme "arabe" (45%), "palestinienne" (24%), ou "musulmane" (19%) et une infime minorité (12%) se sent "israélienne".
Sur la question du rapport aux Juifs de Diaspora, 94% des Juifs israéliens interrogés se sentent appartenir au "même peuple juif que leurs frères de diaspora", même s'ils ne sont "que" 68% à penser que leur "sort est commun". Nous sommes donc loin des souhaits des mouvements "cananéens" des années 1980, qui souhaitaient séparer les Juifs israéliens de la Diaspora, et faire fondre la nation israélienne dans un Moyen-Orient sans frontières.
Élément intéressant, un découpage des résultats selon les tranches d'âge, montre que plus les personnes interrogées sont jeunes, plus l'appartenance juive est forte: ils sont plus de 50% à se considérer prioritairement comme "juifs" chez les tranches d'âge inférieures à 50 ans, et entre 30 et 40% chez les plus de 50 ans.
Cette étude menée après six décennies de régénérescence d'une société juive, apporte trois enseignements principaux: premièrement, qu'une dichotomie existe bel et bien au sein de la population juive du pays quant à la vision d'avenir de l'État d'Israël: État des Juifs ou État juif. Deuxièmement, que cette problématique sera sans doute résolue par la démographie, car dans une ou deux décennies, l'aspect de la population du pays aura foncièrement évolué. Troisièmement enfin, le rêve des fondateurs de l'État, d'intégrer la population arabe au sein d'un creuset israélien, a vécu.